" Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage
ou comme cestuy-là qui conquit la toison, ... "
"Le Français n'est pas marin" déclare Jean Meyer dans
l'Histoire de la France Coloniale (1).
Bigre ! Quand on vient de lire les mémoires de Jean Doublet, cette affirmation
péremptoire laisse rêveur.
Avec leurs 4.000 kilomètres de côtes, les Français du bord
de mer ont toujours été plus attirés par les métiers
de la Marine que les paysans de la Beauce ou de l'Auvergne. Quand on a la possibilité
de vivre de la pêche, on ne se contente pas de cultiver des salades.
En cela donc, on peut parler tout de même d'un certain déterminisme
géographique(2) qui aurait du favoriser des vocations plus nombreuses
pour les équipages de la Marine Royale de Louis XIV.
Mais le Roi Soleil, comme ses prédécesseurs et ceux qui l'ont suivi, ont favorisé davantage les budgets de la Cavalerie plutôt que celui de la Marine à voile.
Les ambitions des rois de France allaient davantage vers les conquêtes terrestres et européennes d'abord, vers la défense de leurs frontières de l'est et du nord ensuite, -plutôt que vers la découverte et la possession de territoires lointains au delà des mers.
La Révolution et l'Empire ne modifieront en rien ces crédos politiques
et Napoléon bradera pour une poignée de dollars, un tiers de la
surface actuelle des Etats-Unis.
Les "quelques arpents de neige" du Canada ne firent plus fantasmer
les rois de France dés lors qu'il fut prouvé que la vallée
du Saint Laurent n'était pas la route idéale pour aller en Chine
d'une part, et que les "diamants du Canada" de Jacques Cartier étaient
une vaste plaisanterie d'autre part.
Cela étant, la France maritime, malgré l'indifférence du pouvoir, a eu ses heures de gloire au XVII et XVIIIème siècle et si les ministres responsables avaient choisi de vrais marins pour commander leurs frégates plutôt que des "petits marquis" plus à l'aise sur les parquets de Versailles que sur le pont de leur navire, les Anglais ne nous auraient peut être pas taillé tant de croupières mémorables....
Jean DOUBLET fait partie de ces grands marins qui ont été négligés, sous employés et jamais estimés à leur juste valeur par le pouvoir en place.
Ses mémoires qui viennent d'être rééditées dans une langue française contemporaine nous apportent heureusement la preuve des exploits d'un marin d'exception(3).
Le père de notre héros ne fut pas non plus un demi-sel. Moins
chanceux, il sera cependant atteint par le virus de l'Aventure malgré
un métier qui ne le prédisposait pas à des pérégrinations
outre-mer. Apothicaire de son état et affublé d'une famille lourde
a assumer, il avait 17 bouches à nourrir tous les jours,- il en conclut
qu'un honfleurais digne de ce nom se devait de courir les mers et y chercher
fortune. Il tentera en vain de coloniser les Iles de Brion entre Terre-Neuve
et le Canada. Il débaptisera cet archipel à qui il donnera le
prénom de son épouse. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore, ces îlots
canadiens sont connus sous le nom d'Iles de la Madeleine.
Il tentera les années suivantes d'exploiter des mines de plomb en Gaspésie
puis escortera les pères Jésuites à la conquête des
âmes indiennes du Canada.
Rentré à Honfleur, il commercera avec les côtes d'Afrique où il y fera plusieurs voyages sans que nous sachions avec précision où et dans quelles conditions il disparaîtra en 1676. Son fils sera d'une autre trempe.
En fait, c'est l'homme de tous les records.
Il commence sa vie de marin à l'âge de ..... sept ans et trois
mois ! , et ce, dans des circonstances rocambolesques : il s'embarque en effet
comme passager clandestin sur le navire de son père en partance pour
le Canada.
C'est un gentil début.
Il vivra son premier naufrage à l'âge de onze ans et passera à cette occasion 15 jours sur un iceberg au large de Terre Neuve avant d'être secouru in-extremis par un pêcheur de morue des Sables d'Olonne.
Il subira six autres naufrages durant ses 48 années de navigation sur l'Atlantique et les mers environnantes.
Il y fera tous les métiers : Terreneuvas, officier de la Royale, négrier, capitaine, marchand, négociant, corsaire et même espion pour le compte de Louis XIV !
Un tel palmarès ne peut que donner l'envie de se plonger dans la lecture de ses mémoires qui ne sont qu'une succession d'aventures invraisemblables, susceptibles de remplir la vie de cent marins.
On peut d'ailleurs décompter plus de cent prises de navires ennemis,
soit par Jean DOUBLET à lui tout seul avec son équipage, soit
en course avec les escadres de la Royale.
On est fatigué pour lui !
C'est à l'âge de cinquante-six ans qu'il décidera de se reposer un peu et vivre avec les siens qui avaient eux, jusqu'à présent, pour chef de famille, un courant d'air faisant de très courtes et très rares escales quand le hasard de ses pérégrinations lui donnait l'occasion de se jeter son sac à terre à Saint Malo puis à Honfleur.
Il naviguera 48 ans, mais mourra dans son lit ce qui constitue un record quand on considère les risques encourus à cette époque en matière de tempêtes, naufrages et combats navals, où , à chaque fois, il aurait pu y laisser sa peau.
Il n'est pas facile de résumer en quelques lignes un tel tourbillon d'événements autour d'un seul homme.
Si, Alexandre Dumas était tombé sur le manuscrit de ces mémoires déniché à la fin du siècle dernier chez un bouquiniste parisien par l'archiviste départemental de la Seine Maritime, il aurait eu entre les mains le scénario d'un roman d'aventures, aussi passionnant que d'Artagnan, à la différence près, qu'il ne s'agit pas là d'une oeuvre d'imagination, mais du récit authentique d'un des plus grands et célèbres marins d'Honfleur.
Dumas aurait sans doute ajouter quelques romances, affaires de coeur ou de
jupon. En effet, Jean DOUBLET est d'une discrétion remarquable sur ses
conquêtes féminines.
Il semble que la mer ait été une maîtresse trop accaparante
pour qu'il prenne le temps de s'occuper d'un joli minois doublé d'une
belle paire de jambes.
Il mentionne néanmoins une anecdote amusante à propos de l'épouse
du Consul de France à Teneriffe. Celui-ci vint à mourir dans les
bras de DOUBLET à qui il proposa sa fille âgée de 13 ans,
avant de rendre l'âme, craignant que celle-ci ne soit livrée à
un espagnol à la réputation détestable en matière
de fidélité conjugale. Notre homme avait alors 26 ans.
Quelques jours après l'enterrement de l'infortuné Consul, DOUBLET
subit les assauts pressants de la veuve qui ne voulait pas de DOUBLET comme
gendre mais comme deuxième mari. La dame avait 42 printemps et ne semblait
pas répondre aux critères de notre fringant capitaine qui se sauva
derechef et regagna son navire pour échapper à Madame le Consul
...
Par contre, il fera la connaissance quelques années plus tard à
La Rochelle, d'une demoiselle Goisland, cousine d'un négociant avec qui
il traitait des affaires. Pour une fois notre honfleurais sortit de sa réserve
habituelle et fit des propositions très honnêtes à la jeune
fille mais celle-ci était protestante. Bien que catholique, il aurait
bien passé outre mais les exigences de la belle et peut-être la
révocation de l'Edit de Nantes firent capituler ces beaux projets.
En définitive peu de temps après il rencontre sa future femme
chez un armateur de Saint Malo. Il décide sur l'heure de l'épouser
mais ne prend pas le temps de s'exécuter.
Fidèle à sa parole cependant, il attendra deux ans et l'opportunité
d'une escale en Bretagne pour lui passer la bague au doigt avant de repartir
pour une nouvelle expédition.
Il lui fera deux enfants dont nous ne savons rien, ni prénom, ni sexe,
ni ce qu'ils devinrent au contact d'un père exceptionnel mais toujours
absent.
Quand Jean DOUBLET, lui était enfant, il n'usa guère ses fonds
de culotte sur les bancs de l'école. Embarqué à l'âge
de sept ans, il ne quittera pratiquement plus le pont d'une multitude de navire
mis à part un séjour chez les Jésuites de Québec
pendant que son père escortait des missionnaires le long du Saint Laurent
et de la rivière Saguenay à la recherche d'Indiens à convertir.
Il fera beaucoup plus tard un séjour prolongé, il avait environ
18 ans, chez l'abbé Denis à Dieppe, qui était le plus fameux
professeur de son temps en matière de sciences nautique et de formation
des pilotes hauturiers.
Il n'avait donc pas fait d'étude et ce fils d'apothicaire n'avait guère appris non plus les bonnes manières au contact de marins pas toujours bien dégrossis. Pourtant, il impressionnera toujours ses adversaires aussi bien que les " Grands " qu'il aura l'occasion de rencontrer souvent, par son sens aigu du panache, pour la fidélité et la révérence due à son roi et à son pays.
Toujours tiré à quatre épingles, chapeau, perruque et
épée ne le quitteront jamais, même dans les moments les
plus dramatiques. On est loin du corsaire ou du pirate avec bandeau noir, cheveux
au vent, pistolet à la ceinture et jambe de bois !
Au gré des déclarations de guerre et des traités de paix
signés par Louis XIV avec nombre de pays européens, DOUBLET sera,
soit un paisible commandant de navire, soit un pêcheur de morue à
Terre Neuve ou bien un patron de navire négrier, mais le plus souvent,
un redoutable corsaire muni d'une lettre de marque obligeamment fournie par
le Ministre de la Marine, au nom du roi de France. Louis XIV en effet, n'aura
pas toujours les moyens d'entretenir une flotte militaire à la hauteur
de ses ambitions.
Il lui faudra donc faire appel aux armateurs, capitaines et marchands pour transformer leurs propres navires et les armer pour la course contre les ennemis du moment du roi de France, qu'ils soient anglais, hollandais ou espagnols ou portugais suivant le cas.
Cela ne coûtait à la couronne que la délivrance de cette lettre de marque, qui permettait à son détenteur d'attaquer tout navire d'une nation en conflit avec la France.
Cette reconnaissance officielle de leurs activités par le monarque de leur pays d'origine évitait aux corsaires d'être pendus lorsqu'ils étaient fait prisonnier par l'adversaire.
Les échanges de prisonnier et les règlements d'éventuelles
rançons -surtout dans les pays méditerranéens, était
une activité internationale parfaitement organisée et très
lucrative pour certains banquiers qui en avaient fait leur spécialité.
Il arriva ainsi une seule fois à Jean DOUBLET d'être fait prisonnier
par les anglais en 1697. Il sera échangé après quatre mois
de séjour forcé à Plymouth. Sa notoriété
et ses relations lui permettront de ne pas moisir dans les pontons de Plymouth,
de sinistre mémoire.
Les Anglais pourtant, auraient eu quelques raisons de lui imposer un régime
carcéral plus sévère.
En effet, outre le fait que notre honfleurais captura au cours de la longue
carrière plusieurs douzaines de navires anglais, il eut l'occasion de
les ridiculiser au cours d'un exploit spectaculaire qui fit les délices
de la Cour de Versailles.
On ne peut résister au plaisir de conter l'affaire en deux mots.
En 1869, Louis XIV déclare la guerre à la Hollande. Comme d'habitude,
il n'avait pas la flotte militaire correspondant à ses besoins.
Comme d'habitude, il fit délivrer les lettres de marque nécessaires
pour armer à la course.
Jean DOUBLET se trouvait alors à Dunkerque et sans navire. Il attendait
une frégate en cours de construction à La Rochelle.
Faute de mieux, il accepta de prendre en charge une corvette de six canons et trente-deux hommes d'équipage que lui confia l'amiral de Vermandois, fils naturel de Louis XIV.
Il n'y avait pas là de quoi faire des miracles. Et pourtant !
DOUBLET partit croiser sur les côtes sud de l'Angleterre qui, pour une
fois, était neutre dans ce conflit.
Il apprend au cours d'une escale à Plymouth, qu'un navire hollandais
de 6 à 700 tonneaux, richement chargé d'un fret d'une valeur de
400.000 florins, attend sagement dans le petit port de Saltash, en Cornouailles,
une escorte pour rentrer en Hollande.
Pour obtenir ces renseignements précieux, il va tout bonnement trouver
le capitaine du navire hollandais dans un pub et se fait passer pour un naufragé
qui cherche un passage pour rentrer sur le continent.
De retour sur sa coque de noix, il décide ses compagnons de tenter d'enlever tout simplement ce navire, de le sortir du port de Saltash et de le ramener à Dunkerque.
Avec 28 de ses hommes embarqués sur un bateau de pêcheurs anglais, dont il a acheté toute la pêche du jour et saoulé à mort l'équipage, il rentre dans le port de Saltash en pleine nuit et prend à l'abordage le navire hollandais dont l'équipage était endormi.
Sans tirer un coup de fusil pour ne pas éveiller l'attention et après avoir proprement ficelé le capitaine hollandais trop bavard et ses hommes, il appareilla benoîtement au nez et à la barbe des gardes côtes britanniques.
Il ramènera sa prise à Dunkerque et aura beaucoup de difficultés à faire admettre aux Dunkerquois qu'il avait pu agir sans la complicité d'espions anglais ou hollandais à sa solde.
Combats navals et abordages étaient donc le lot quotidien des corsaires
du XVIème siècle au XVIIème siècle.
Tempêtes et naufrages étaient aussi au menu de ses marins dont
les risques étaient tels que rares étaient ceux qui finissaient
leur existence dans leur lit.
Il existait un autre péril gravissime qui fauchait des équipages entiers plus efficacement qu'un boulet de canon et qui ne disparut qu'à la fin du XVIIIème siècle :
Il s'agit du scorbut , terrible infection due au manque de vitamine C dans l'alimentation dès lors que les vivres frais étaient épuisés.
Au début du XVIIIème siècle, deux célèbres marins partis pour de long mois sans ravitaillement ont réussi à éviter cette épreuve à leur équipage et ce, sans avoir conscience de leur geste, grâce à des recettes surprenantes.
BOUGAINVILLE fit manger des rats à ses hommes alors que les vivres manquaient
au plus fort de leur tour du monde. Sans le savoir, il leur sauva la vie puisque
ce parasite peu ragoûtant qui prospère sur tous les navires du
monde, a la curieuse particularité de fixer dans son corps la vitamine
C. "Seule cette consommation intensive de rats du navire a empêché
le scorbut d'étendre ses ravages et le succès de l'expédition
dans cette épreuve n'est finalement dû qu'à cet éclatant
hasard"(4).
JAMES COOK, le nom moins célèbre navigateur du XVIIIème
siècle offrit à son équipage une bien meilleure cuisine,
bien qu'il fut anglais ...
Malgré son nom prédestiné, COOK n'avait rien d'un cuisinier averti. Pourtant, lors de son second périple autour du monde en 1772, il eut l'idée de génie d'embarquer pour la cambuse force quantité de .... choucroute, laquelle a le triple avantage d'être plus agréable à déguster que des rats, de se conserver fort longtemps et surtout, d'être très riche en vitamine C, bien sûr(5).
En attendant la découverte des vertus du jus de citron et autres agrumes, le progrès était déjà considérable.
Notre héros, Jean DOUBLET, lors de ses mille et un voyages n'eut à subir les affres de la faim ou du scorbut, qu'à de très rares occasions. En effet, il cabotait le plus souvent à des distances relativement proches des côtes et pouvait se ravitailler fréquemment en vivres frais.
Cependant, au retour d'un long voyage aux Antilles, dramatiquement à court de nourriture, DOUBLET et ses hommes en furent réduits à faire bouillir puis à manger le cuir de leurs bottes...
Là non plus, la recette n'est guère appétissante.
Si DOUBLET ne fut pas victime du scorbut, son équipage vécu une aventure fort désagréable, mais somme toute assez classique qui nécessita cependant un retour précipité en France, compte tenu du nombre de malades.
A l'occasion d'une escale aux Acores en 1693, il semblerait que ses marins firent de fâcheuses rencontres dans les bars à matelots de PUNTE DELGADE, capitale de l'Ile Saint Michel.
Huit jours après, en pleine mer, le médecin du bord avertit Jean DOUBLET que ses marins "étaient tous gâtés par des maux vénériens, même jusqu'au mousse qui n'avait que quinze ans!(6)" s'indigna notre pudibond capitaine, lequel décida d'interrompre son expédition et de rentrer immédiatement en France pour changer d'équipage puisque le sien était incapable de remplir son office de la même façon que les scorbutiques des expéditions au long cours !
Il est d'ailleurs surprenant qu'il ait fallu si longtemps aux marins et aux scientifiques pour découvrir comment il était possible d'éviter le scorbut.
Jacques CARTIER, à défaut de diamants aurait pu ramener un remède
miraculeux connu des indiens du Québec et dont bénéficia
son équipage qui était atteint du scorbut. Les Indiens administrèrent
aux scorbutiques une décoction de l'écorce d'un arbre qui serait
le cèdre blanc ou thuja occidentalis lequel est en effet, riche en vitamine
C (7).
Jacques CARTIER aurait rendu là un signalé service à tous
les marins européens.
Comme la curiosité scientifique n'était pas semble-t-il la qualité première du découvreur officiel du Canada, il faudra attendre 300 ans supplémentaires avant que la NAVY inscrive les citrons comme fruit obligatoire au menu quotidien des marins de sa Gracieuse Majesté ....
Si comme dit précédemment, DOUBLET n'a jamais été
estimé à sa juste valeur, les différents ministres de la
Marine, le Maréchal d'Estrée, puis le marquis de Seignelay connaissaient
très bien notre homme et admettaient qu'il avait un singulier pouvoir
de trouver en toutes circonstances, l'issue à toute situation si dramatique
soit elle.
Son imagination, sa détermination et son sens de le à-propos lui
sauvèrent la vie et la liberté en maintes occasions.
En prime, il semble qu'il avait quelque chose de plus précieux encore
: la Chance.
Talleyrand, quand il était Ministre des Affaires Etrangères de
Napoléon, congédia définitivement l'Ambassadeur de France
qu'il venait de choisir pour un poste important, quand il apprit que son choix
s'était porté sur un malchanceux notoire ...
DOUBLET avait de la chance, il fut donc choisi pour des missions délicates
ayant trait au rétablissement des Stuart sur le trône d'Angleterre.
Il fut envoyé à plusieurs reprises dans les eaux anglaises pour
espionner l'état de la Flotte de sa Gracieuse Majesté le Roi d'Angleterre.
Il enleva même un receveur des deniers royaux de Weymouth pour obtenir
des détails sur l'état de la Flotte anglaise dans le secteur.
Il le ramena à Mr de Seignelay. DOUBLET avait eu la main heureuse, son
receveur britannique avait dans sa poche la liste détaillée de
la flotte anglaise et de son armement...
Cela étant, DOUBLET n'avait pas semble-t-il, le tempérament d'un
exécuteur de missions tordues et secrètes, même pour le
plus grand service de son roi.
A plusieurs reprises, il quittera la Royale où ses mérites ne
furent pas toujours reconnus et préféra retourner "dans le
civil" pour exercer son métier de capitaine, de marchand et bien
sûr de corsaire dès que l'occasion se présentait.
Mais s'il en avait manifesté l'intention et l'ambition réelle, il aurait du finir logiquement compte tenu de ses qualités, chef d'escadre et Amiral de la Flotte.
Comme nombre de capitaine de son époque, DOUBLET participa à
un trafic de sinistre mémoire, à savoir la traite des noirs destinée
au développement des Antilles et des Amériques.
Officiellement, la France se lança dans cette aventure en 1672. DOUBLET
fit partie de l'une des premières expéditions sur un navire armé
à Honfleur pas un dénommé Jacques SANSON cousin de ses
parents. Il fit le voyage de Honfleur au Sénégal puis en Guyanne.
Il n'avait que 17 ans.
Trente ans plus tard en tant que capitaine cette fois-ci, il prit la direction
d'une escadre armée dans le cadre de l'Assiento(8) lorsque la Cie Française
de la Guinée passera des accords avec les Espagnols pour ravitailler
leurs colonies des Antilles et d'Amérique Centrale.
Ces deux expériences se terminèrent mal comme quoi le crime ne
paie pas.
Lors du voyage en Guyanne en 1672 seul le navire de Jean DOUBLET se tira d'affaires
au cours d'une tempête tropicale. Les six autres navires de l'escadre
firent naufrage. En 1702, l'un des navires de DOUBLET explosera accidentellement
à la suite de l'imprudence d'un matelot chargé de distribuer de
l'eau de vie à l'équipage. La chandelle était tombée
dans l'alcool...
Après avoir lu les mémoires de DOUBLET on se prend à penser
que ses pérégrinations continuelles sur l'immensité océanique
n'étaient certes pas des promenades de santé dès lors qu'on
excluait tempêtes, abordages, scorbut, - mais que somme toute la mer n'était
pas forcément plus dangereuse que les routes de son époque souvent
infestées de bandits de grand chemin.
Il sillonnera sans discontinuer Atlantique et mers environnantes sans rencontrer
semble-t-il l'une des difficultés majeures de tous les marins jusqu'à
la fin du XVIIIème siècle : trouver son chemin sur la mer.
En utilisant "l'arbalestrille(9)" ou "échelle de Jacob"
et plus souvent encore les tables de déclinaisons mises au point par
des astronautes au XVème siècle, tout marin expérimenté
sachant lire le positionnement des étoiles la nuit par temps clair arrivait
à trouver la latitude qu'il cherchait à suivre, pour se diriger
d'est en ouest ou d'ouest en est.
Par contre aller du nord au sud, c'est à dire trouver la bonne longitude
sur laquelle tout capitaine doit régler la direction de son navire est
une toute autre histoire.
Nombre de naufrages viennent d'erreurs de navigation dues à l'inexistence
d'un appareil valable pour calculer avec précision cette fichue coordonnée
qui rendra longtemps les cartes marines d'une précision approximative.
Jean DOUBLET ne connaîtra pas l'avènement des fameuses horloges
de marine mises au point par Harrison le britannique en 1761 et du Français
Pierre Le Roy en 1769.
Et c'est là qu'on voit que notre marin honfleurais n'était pas un personnage ordinaire. Nulle part dans ses mémoires il ne mentionne de vraies difficultés pour aller d'un endroit à un autre. Par exemple, en temps de paix, il naviguera pendant plusieurs années entre les Acores et les côtes espagnoles, "avec une régularité de camionneur"(10) comme si longitude et latitude ne lui posaient aucun problème. L'Abbé Denis de Dieppe avait formé là le plus brillant de ses élèves.
Ainsi donc pendant 46 ans, DOUBLET sillonnera l'Atlantique Nord, de la France au Canada, en tant que Terreneuvas, la Mer du Nord, la Baltique, le Groenland et les Côtes Anglaises en tant qu'officier puis capitaine de la Royale, les côtes d'Espagne, du Portugal, du Maroc, des Canaries et des Acores en tant que capitaine marchand ou corsaire selon le cas, les côtes d'Afrique et des Antilles en tant que négrier.
Enfin, il partira pour une expédition de plusieurs années qui l'emmènera sur les côtes d'Amérique du Sud et du Chili où semble-t-il, il fera enfin fortune, moyennant quoi, il décidera sagement de rentrer à Honfleur en 1711 après 46 années d'errance maritime.
Souvent, les marins à la retraite passent leur temps sur les quais et regardent avec nostalgie et intérêt leurs cadets aller et venir. Souvent leurs maisons sont situées face à la mer dont ils ne se lassent point.
Jean DOUBLET qui héritera de sa mère, d'un domaine niché dans le vallon de BARNEVILLE LA BERTRAN, à quelques kilomètres d'Honfleur, s'y installera définitivement et y restera jusqu'à sa mort en 1728. Par contre, depuis Barneville, on ne voit pas la mer.
Cerise sur le gâteau de la légende de notre marin, il se chuchote depuis des lustres que, revenu cousu d'or d'Amérique du Sud, son magot dort toujours dans quelque cachette inviolée, à moins qu'il ne s'agisse d'un trésor de Templiers, -encore un-, lesquels avaient à proximité de Barneville, l'une de leurs célèbres places fortes. Le champ libre est laissé désormais aux chercheurs d'or et aux poètes.
Avec GONNEVILLE et BERTHELOT, JEAN DOUBLET est le troisième grand marin honfleurais qui marquera les annales du XVI et XVIIème siècle de notre vieux port normand.
" ... Et puis est retourné, plein d'usage et de raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! "
Joachim Du Bellay
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NOTES
(1) Histoire de la France Coloniale . Jean Meyer. Page 13.
(2) Histoire de la France Coloniale. Jean Meyer. Page 14.
(3) Le Honfleurais aux sept naufrages. Editions Harmattan.
(4) Voyages autour du monde. Edition La Découverte. Introduction de Louis
Castant. Page XXVI.
(5) Longitude de Dava Sabel. JC. Lattès. Page 151, chapitre 13.
(6) Le Honfleurais aux sept naufrages. Mémoires de Jean Doublet. Septième
cahier. Page 179.
(7) Découvreurs d'Amériques. Page 282. Les Canadiens d'aujourd'hui
appellent cette décoction de l'annedda et la proposent aux touristes
visitant le Musée Jacques Cartier à Québec....
(8) Assiento : Traité par lequel l'Espagne qui n'a jamais fait elle même
la traite des noirs, en concédait le monopole à la Hollande, au
Portugal puis à la France à partir de 1702.
(9) Le grand commerce maritime au XVIIIème siècle . Pages 113-114.
(10) Le Honfleurais aux sept naufrages. Page 59.
BIBLIOGRAPHIE
- " Le Honfleurais aux sept naufrages " de Joël Le Coutour.
Edition l'Harmattan. Paris 8.
- " Voyage autour du monde " de L.A. de Bougainville. Editions La
Découverte. Paris.
- " Longitude " de Dava Sabel. Editions JC. Lattès.
- " Découvreurs d'Amériques ". Marie-Hélène
Fraïsse. Albin Michel ;
- " Histoire de la France Coloniale ". Jean Meyer. Armand Collin.
Editeur. Paris 1991.
- " Le Grand Commerce Maritime au XVIIIème ". Philippe Haudrere.
Editions Sedes 1997.