ALLAIS, Alphonse : Arfled (A l'oeil)
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SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la
Bibliothèque Municipale de Lisieux (15.04.1996). RELECTURE : Anne Guézou.
ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107
Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier
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                                   Arfled
                                     par
                               Alphonse ALLAIS

Voilà seulement cinq ou six ans, j'étais loin de la position brillante à
laquelle je suis parvenu, beaucoup plus d'ailleurs par mon mérite - quoi
qu'en disent les imbéciles - que par les femmes. À cette époque, bien humble
était ma tenue, insuffisantes mes ressources, indélicats parfois mes modi
vivendi, chimérique mon mobilier, illusoire mon crédit.

J'habitais alors un hôtel meublé, l'hôtel des Trois-Hémisphères, sis dans le
haut de la rue des Victimes.

La clientèle de cet établissement se recrutait principalement dans le monde
des cirques et des music-halls de l'univers entier.

J'y rencontrai des hommes-serpents de Chicago, des ténors de Toulouse, des
clowns de Dublin et même une charmeuse de serpents de Chatou.

J'adorais la patronne ; c'était d'ailleurs une exquise patronne, blonde, un
peu trop forte, plus très jeune, mais encore très fraîche, avec des yeux qui
ne demandaient qu'à rigoler.

J'aimais beaucoup moins le patron, et, pour mieux dire, je l'abhorrais.

J'étais en cela de l'avis d'Arfled.

Arfled ? qui ça, Arfled ? Comment, vous ne connaissez pas Arfled ?

Anglais, très joli garçon, souple et fort, distinction exquise, possession
incomplète de la langue française, mais qu'importe quand on a la mimique
pour soi ?

Situation sociale : clown au cirque Fernando.

- Arfled, lui dis-je un jour, quel drôle de nom vous avez !

Et il me raconta que, dans l'origine, il s'appelait Alfred, mais qu'un jour,
ayant découpé dans une étoffe les lettres qui composent ce nom pour les
appliquer sur un costume, la femme chargée de cet ouvrage se trompa dans la
disposition et les cousit ainsi : Arfled.

Ce nouveau nom lui plut beaucoup et il le garda.

Oh ! non, Arfled n'aimait pas M. Pionce, le patron des Trois-Hémisphères.

Pourquoi ? Je ne saurais l'assurer, mais je m'en doute.

L'affection qu'il aurait pu porter au ménage Pionce s'était concentrée, je
suppose, tout entière et trop exclusive sur Mme Pionce.

Arfled était un garçon de goût, voilà tout.

Deux fois par jour, Arfled constituait, pour la jolie Mme Pionce, un
divertissement sans bornes.

Le matin, il descendait mettre sa clef au bureau de l'hôtel.

Mme Pionce s'y trouvait-elle seule, alors c'était sur toute la face d'Arfled
un enchantement extatique. Ses yeux reflétaient l'azur du septième ciel. Sa
bouche s'arrondissait en cul-de-poule, comme le ferait une personne qui
ressentirait une transportante saveur.

Et des compliments :

- Bonnjô, médéme Pionnce, comment pôté-vô ? Havé-vô passé le bonne nouite ?
Jamé, médéme Pionnce, jamé, vô étiez plous jaôlie qu'aujôd'houi ! Bonnjô,
médéme, bonne appétite !

Si, à l'heure de la descente, M. Pionce se trouvait là, Arfled prenait une
tête de dogue hargneux. Il relevait le col de son pardessus, enfonçait son
chapeau sur les yeux et poussait des grognements de mauvais bull.

Le soir, à la rentrée, répétition exacte des scènes ci-dessus, selon que M.
Pionce se trouvait là ou pas.

Si bien qu'au seul aspect d'Arfled, Mme Pionce se sentait toute pâmée de
rire.

Un matin, Arfled trouva Mme Pionce en conversation avec un locataire.

- Et M. Pionce, disait l'homme, comment va-t-il ?

- Pas mieux, je vais envoyer chercher le médecin.

La physionomie d'Arfled se convulsa et, sur le ton du plus cruel désespoir,
il s'informa :

- M. Pionce, il été méléde ?

- Mais oui, monsieur Arfled, il a toussé toute la nuit...

- Toutte lé nouitte ? Aoh ! aoh ! Pauv'homme !

Et le soir, Arfled s'enquit avec une sollicitude touchante du rhume de M.
Pionce.

- Je vous remercie, il va un peu mieux.

Arfled joignit les mains, leva les yeux au ciel :

- Aoh ! Mêci, mon Diou, mêci !

Malheureusement le mieux ne se maintint pas. Le lendemain, aggravation,
vésicatoires.

Arfled faillit se trouver mal.

Le soir, un peu d'amélioration.

Arfled tomba à genoux dans le bureau et entama un cantique d'action de
grâces :

Thanks, my Lord ! Thanks !

Malgré son inquiétude et sa peine, la pauvre Mme Pionce, mise en joie par
cette comédie, se tordait.

Ainsi se passa la semaine, avec des alternatives de mieux et de pire.

Un soir, Arfled rentrait.

Mme Pionce se trouvait dans le bureau de l'hôtel, entourée de quelques
personnes pleines de sollicitude.

Ses traits tirés, ses yeux rouges indiquaient que cela n'allait pas mieux et
que tout était peut-être fini.

Mais à la vue d'Arfled, à l'idée de la tête qu'il ferait en apprenant la
fatale nouvelle, Mme Pionce oublia tout.

Elle se renversa dans son fauteuil, secouée par une crise de rire.

Et ce ne fut qu'après cinq minutes convulsives qu'elle put lui dire, d'une
voix encore coupée par des éclats d'hilarité.

- Il... est... mort !
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