ALLAIS, Alphonse : Amours d'escale (A l'oeil)
  ---------------------------------------------
SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la
Bibliothèque Municipale de Lisieux (16.03.1996). RELECTURE : Anne Guézou.
ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107
Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier
Bogros] 100346.471@compuserve.com
  ---------------------------------------------
Diffusion libre et gratuite (freeware)
  ---------------------------------------------

                               Amours d'escale
                                     par
                               Alphonse ALLAIS

Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise sous
le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard. Un
charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même
nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux
mètres et quelques centimètres.

Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes
jusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un des
rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant de parti
pris. Les hommes du Topsy-Turvy, un joli trois-mâts dont il était maître
après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec.

Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du Topsy-Turvy, ne se souvenait avoir
vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un commandement ou
à une manoeuvre.

Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent les
perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son navire,
avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemen d'Edimbourg dans
Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la mer
est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le "point",
Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on sentait
que son esprit était loin et qu'il se fichait bien des longitudes et
latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah ! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock ! Oh ! combien loin !

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux femmes
qu'il allait revoir, aux femmes, quoi !

Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à
contempler la mer.

S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il dans
l'onde que la cruelle image de la femme ? Les flots ne symbolisent-ils pas
bien - des poètes l'ont observé - les changeantes bêtes et les
déconcertantes trahisons des femmes ? (Attrape, les dames (1) !).

Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'être un
homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect tranquille, mais
auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien petites brises.

Aussitôt le navire à quai, Steelcok filait, laissant son vieux forban de
second se débrouiller avec la douane et les ship-brokers, et le voilà qui
partait par la ville.

N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un
fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop,
hélas ! dans les ports de mer.

Oh ! que non pas ! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il l'aimait
aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux que d'être aimé
exclusivement, et pour soi-même.

Avec lui, du reste, ça ne traînait pas ; il aimait tant les femmes qu'il
fallait bien que les femmes l'aimassent.

Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le
monocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et
autres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si
c'était possible !) qu'une femme aimât lui tout seul.

C'était à Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pût
rêver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper dans
l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de cette jeune
femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette opération cruelle
et peu à ma portée, pour le moment).

Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase et lui
avaient gardé les cochons ensemble.

C'est bête, mais c'est ainsi : les moments heureux coulant plus vite que les
autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée !), le moment du départ
arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole.

Le Topsy-Turvy était en rade, paré à prendre le large, n'attendant plus que
son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain nombre
de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le temps lui ayant
manqué pour acquérir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un air pas
autrement satisfait.

-Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme n'est pas
suffisante (sufficient)?

Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage aux
filles de là-bas :

- Oh si ! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un
sale lapin !

Cette révélation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un voile se
déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en définitive.

Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentant
sagement de l'hygiène et du confortable.

Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses
professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc salé.

Et il ne s'en trouva pas plus mal.

Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila (possessions
luxembourgeoises).

Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la beauté de
leur climat que pour le relâchement de leurs moeurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis une
certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des récits
exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne national de cette
contrée bénie.

Je n'en ai retenu que le refrain :

                         îles Lahila ! îles Lahila !
                             La bonne atmosphère
                         îles Lahila ! îles Lahila !
                         Qu'ont toutes ces îles-là !

Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée
d'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et
l'hospitalité bien entendue : Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa,
Pavillon Bonne-Franquette.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi
pénétra-t-il résolument dans le Pavillon Bonne-Franquette.

Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui le
présenta à ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une
taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien gentille
tout de même.

Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne regarde
personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) un
tremblement de terre dévasta les îles Lahila.

Le Pavillon Bonne-Franquette n'échappa pas au désastre.

Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légers mais
professionnels.

Seuls, Seelcock et sa compagne manquaient à l'appel.

On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés, quand on
vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le capitaine couvert de
plâtras, mais impassible et le monocle à l'oeil.

- Dites médème, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, envoyez-moi une autre
fille ! La mienne, elle est môrt !.
  ---------------------------------------------
Note : (1) Quand l'auteur écrivit ces lignes, il croyait sa petite amie dans
les bras d'un autre. A l'heure qu'il est (onze heures moins vingt), il est
sûr du contraire. Aussi rétracte-t-il, de grand coeur, les lignes
désobligeantes ci-dessus.
  ---------------------------------------------

Retour à "Alphonse Allais : Table des contes"