Black Christmas
par
Alphonse ALLAIS
I
PROLOGUE
Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré
mon écoeurement de
tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille déceptions
de toutes sortes,
je veux bien vous dire un conte de Noël.
Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres.
Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme
si le bon
Dieu plumait ses angelots.
S'il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est
durci par le
froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés.
Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous
fait rien, nous
jouirons d'une chaleur de tous les diables, phénomène
peu étonnant quand
vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.
II
LE REVE D'UN NEGRE
Mathias, un superbe nègre d'origine cafre, d'une vingtaine d'années
(peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s'étend sur
des nattes, dans un
coin de sa case, et rêve mélancholieusement.
C'est demain Noël, et toutes les légendes relatives à
ce divin jour lui
chantent dans la tête et dans le coeur.
Mathias est un superbe nègre, mais c'est un nègre solitaire
dont l'âme a du
vague.
Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voilà qu'il rêve.
Ses souliers, qu'il a mis dans la cheminée (en rêve, bien
entendu, car sa
case ne comporte qu'un petit poêle économique de fabrication
américaine),
prennent des proportions démesurées.
Ses souliers se modifient également quant à leur forme,
et tendent à revêtir
l'aspect d'une gondole.
Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d'amour,
et c'est
lui qui la mène, lui, Mathias.
A l'arrière, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme
peut-être
?
Oui, une femme !
Un petit zéphir de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau
du lac, et
Mathias pousse un cri.
Cette femme est la femme qu'il aime.
III
LA BELLE QUARTERONNE
Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec
parfois des
roseurs.
Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille
de seize
ans.
Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des
sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les
sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le
retroussement d'un petit nez tout à fait rigolo.
Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.
IV
CE QU'ÉTAIT MATHIAS
Mathias n'était pas le premier nègre venu.
Né dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidèles
serviteurs, son
intelligence et le désir d'apprendre se manifestèrent
dès le jeune âge.
Fort ingénieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts
et des autres
parties de son corps.
Chimiste de première force, il découvrit la synthèse
de la nicotine en
faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive,
de bouse de
vache, avec deux ou trois ronds de betterave.
Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques
en récompense
de son beau travail sur l'Utilisation des feuilles de choux dans les
cigares
de la régie française (1).
Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et
la feuille de
tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat
que la feuille de
chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière
aurait pu
facilement être employée comme vieille feuille du noyer.
Si bien qu'on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la
fable
délicieuse du poète Sâdi : «Pardon, mademoiselle,
n'êtes-vous point la
Feuille de tabac ?» Ce à quoi la Feuille de chou aurait
répondu : «Non,
madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup fréquenté
chez elle, j'ai gardé de son parfum».
V
LE REVEILLON
Chaque année, à la Noël (c'était une vieille
coutume de la plantation), el
señor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort
bel homme, réunissait à sa
table tout le personnel de l'hacienda.
On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus.
On mangeait, on buvait, on
trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes
avaient le
droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-là, et même
un peu plus haut.
La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.
Pauvre Mathias ! Son rêve de la journée lui avait mis des
fourmis un peu
partout et c'étaient deux braises allumées qui lui servaient
d'yeux.
Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre,
chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient
davantage.
Au matin, Mathias, fortement encouragé par l'abus des liqueurs
fermentées,
alla trouver le señor S. Cargo et lui dit :
- Maître, vous savez l'homme que je suis.
- Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot à te dire,
le mot de
Mac-Mahon à un jeune homme de ta race : continue.
- Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.
- Y songes-tu ? Toi, un nègre !
Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas
devoir
insister.
VI
LES LARMES D'UN NÈGRE
Sitôt rentré dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette
et, pour la
première fois de sa vie, cet homme d'ébène pleura.
Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir.
Puis
une lassitude physique s'empara de lui, il désira se coucher.
Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri.
Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée blanche.
Que s'était-il donc passé ?
Oh ! rien que de bien simple et de bien explicable.
Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excès
sodo-magnésien du désespoir, détruisaient le pigment
noir de la peau, et du
rose apparaissait (2).
Trait de lumière !
VII
MATHIAS CONTINUE DE PLEURER
Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconques
de son
entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait s'enfermer
chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s'en barbouillait,
avec une petite brosse, toutes les parties du corps.
Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage
bien noir, et le
monde n'y voyait que du bleu.
VIII
APOTHÉOSE
Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que
M. Edmond
Blanc lui-même !
Un an s'est écoulé.
C'est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se
trouve rangé autour
de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse
fille Maria-Anna.
On n'attend plus que Mathias.
Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable,
escarpins
vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la
salle.
Personne dans l'assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui
ne s'y
trompe pas une minute, à ce regard-là !
- Mathias, s'écrie-t-elle. Mathias ! Je l'aime !
Et elle s'écroule sous l'émotion.
El señor S. Cargo n'avait plus aucune objection à élever
contre le mariage
des deux jeunes gens.
L'hymen eut bientôt lieu.
Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renonça bientôt
à les
compter !
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Notes : (1) Le cigare ne se récolte pas sur les arbres, ainsi
que beaucoup
de personnes se l'imaginent à tort. C'est, au contraire, un
produit
manufacturé dont la fabrication exige beaucoup d'astuce et de
tact. (2) Des
personnes ignorantes pourront s'étonner de ce que des larmes
assez
caustiques pour détruire le noir, puissent respecter le rose.
Parce que, tas
de brutes, la coloration rose de la peau n'est pas due à un
pigment, mais
bien au sang qu'on aperçoit par transparence.
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