ALLAIS, Alphonse : Black Christmas (A l'oeil)
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SAISIE DU TEXTE : S. Pestel pour la collection électronique de la
Bibliothèque Municipale de Lisieux (15.04.1996). RELECTURE : Anne Guézou.
ADRESSE : Bibliothèque municipale. Monsieur Olivier Bogros. BP 216 . 14107
Lisieux cedex. TEL. : 31.48.66.50. MINITEL : 31.48.66.55. E-MAIL : [Olivier
Bogros] 100346.471@compuserve.com
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Diffusion libre et gratuite (freeware)
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                               Black Christmas
                                     par
                               Alphonse ALLAIS

                                      I
                                  PROLOGUE

Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon écoeurement de
tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille déceptions de toutes sortes,
je veux bien vous dire un conte de Noël.

Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres.

Dans les coutumiers contes de Noël, il tombe de la neige, comme si le bon
Dieu plumait ses angelots.

S'il ne neige pas, dans les contes de Noël, au moins le sol est durci par le
froid et le talon des passants résonne joyeusement sur les pavés.

Dans mon conte de Noël de cette année, si ça ne vous fait rien, nous
jouirons d'une chaleur de tous les diables, phénomène peu étonnant quand
vous saurez que la chose se passe dans une plantation de La Havane.

                                     II
                             LE REVE D'UN NEGRE

Mathias, un superbe nègre d'origine cafre, d'une vingtaine d'années
(peut-être un peu plus, mais pas beaucoup), s'étend sur des nattes, dans un
coin de sa case, et rêve mélancholieusement.

C'est demain Noël, et toutes les légendes relatives à ce divin jour lui
chantent dans la tête et dans le coeur.

Mathias est un superbe nègre, mais c'est un nègre solitaire dont l'âme a du
vague.

Puis une torpeur s'empare de ses sens, et voilà qu'il rêve.

Ses souliers, qu'il a mis dans la cheminée (en rêve, bien entendu, car sa
case ne comporte qu'un petit poêle économique de fabrication américaine),
prennent des proportions démesurées.

Ses souliers se modifient également quant à leur forme, et tendent à revêtir
l'aspect d'une gondole.

Puis la gondole se met à voguer sur je ne sais quel lac d'amour, et c'est
lui qui la mène, lui, Mathias.

A l'arrière, une fine brume enveloppe comme un voile... une femme peut-être
?

Oui, une femme !

Un petit zéphir de rien du tout dissipe la brume qu'absorbe l'eau du lac, et
Mathias pousse un cri.

Cette femme est la femme qu'il aime.

                                     III
                            LA BELLE QUARTERONNE

Imaginez un bloc de porphyre qui serait café au lait clair, avec parfois des
roseurs.

Taillez dans ce bloc une robuste et sensuelle statue de jeune fille de seize
ans.

Mettez-lui d'incomptables cheveux noirs, des yeux de diamant brun, des
sourcils trop fournis qui se rejoignent presque, corrigez ce que les
sourcils ont d'un peu dur, par une grande bouche bonne fille, et le
retroussement d'un petit nez tout à fait rigolo.

Vous aurez ainsi obtenu Maria-Anna, la fille du planteur.

                                     IV
                             CE QU'ÉTAIT MATHIAS

Mathias n'était pas le premier nègre venu.

Né dans la plantation d'anciens esclaves devenus fidèles serviteurs, son
intelligence et le désir d'apprendre se manifestèrent dès le jeune âge.

Fort ingénieux, il faisait tout ce qu'il voulait de ses doigts et des autres
parties de son corps.

Chimiste de première force, il découvrit la synthèse de la nicotine en
faisant chauffer, en vase clos, parties égales de chaux vive, de bouse de
vache, avec deux ou trois ronds de betterave.

Peu après cette découverte, il recevait les palmes académiques en récompense
de son beau travail sur l'Utilisation des feuilles de choux dans les cigares
de la régie française (1).

Par un contact habile et raisonné entre la feuille de chou et la feuille de
tabac, il arriva promptement à ce remarquable résultat que la feuille de
chou semblait une feuille de tabac, alors que cette dernière aurait pu
facilement être employée comme vieille feuille du noyer.

Si bien qu'on pouvait dire à la Feuille de chou, comme en la fable
délicieuse du poète Sâdi : «Pardon, mademoiselle, n'êtes-vous point la
Feuille de tabac ?» Ce à quoi la Feuille de chou aurait répondu : «Non,
madame, je ne suis pas la Feuille de tabac, mais ayant beaucoup fréquenté
chez elle, j'ai gardé de son parfum».

                                      V
                                LE REVEILLON

Chaque année, à la Noël (c'était une vieille coutume de la plantation), el
señor S. Cargo, le propriétaire, un mulâtre fort bel homme, réunissait à sa
table tout le personnel de l'hacienda.

On soupait joyeusement à la santé du petit Jésus. On mangeait, on buvait, on
trinquait, on disait des bêtises. Les personnes intempérantes avaient le
droit, en cette nuit, de s'en fourrer jusque-là, et même un peu plus haut.

La belle Maria-Anna présidait, et Mathias ne la perdait pas de vue.

Pauvre Mathias ! Son rêve de la journée lui avait mis des fourmis un peu
partout et c'étaient deux braises allumées qui lui servaient d'yeux.

Chaque fois que le regard de la jeune fille croisait le regard du nègre,
chaque fois ses joues divines porphyre café au lait clair rosissaient
davantage.

Au matin, Mathias, fortement encouragé par l'abus des liqueurs fermentées,
alla trouver le señor S. Cargo et lui dit :

- Maître, vous savez l'homme que je suis.

- Je le sais, mon brave ami, et je n'ai qu'un mot à te dire, le mot de
Mac-Mahon à un jeune homme de ta race : continue.

- Je continuerai, Maître, si vous me donnez Maria-Anna en mariage.

- Y songes-tu ? Toi, un nègre !

Et ce mot fut prononcé sur un tel ton que Mathias ne crut pas devoir
insister.

                                     VI
                            LES LARMES D'UN NÈGRE

Sitôt rentré dans sa case, Mathias s'affaissa sur sa couchette et, pour la
première fois de sa vie, cet homme d'ébène pleura.

Il pleura longuement, copieusement, des larmes de rage et de désespoir. Puis
une lassitude physique s'empara de lui, il désira se coucher.

Un regard jeté sur son miroir lui arracha un cri.

Ses larmes sur ses joues lui avaient laissé comme une large traînée blanche.

Que s'était-il donc passé ?

Oh ! rien que de bien simple et de bien explicable.

Les larmes de Mathias, rendues fortement caustiques par l'excès
sodo-magnésien du désespoir, détruisaient le pigment noir de la peau, et du
rose apparaissait (2).

Trait de lumière !

                                     VII
                         MATHIAS CONTINUE DE PLEURER

Mathias cacha soigneusement sa découverte à tous les quiconques de son
entourage, mais chaque fois qu'il avait une minute, il courait s'enfermer
chez lui, répandait par torrents de larmes de rage et s'en barbouillait,
avec une petite brosse, toutes les parties du corps.

Puis, pour écarter les soupçons, il se recouvrait de cirage bien noir, et le
monde n'y voyait que du bleu.

                                    VIII
                                  APOTHÉOSE

Au bout de quelques mois, Mathias était devenu aussi blanc que M. Edmond
Blanc lui-même !

Un an s'est écoulé.

C'est encore Noël et le réveillon. Tout le personnel se trouve rangé autour
de la table présidée par S. Cargo et sa délicieuse fille Maria-Anna.

On n'attend plus que Mathias.

Tout à coup, un élégant gentleman, col droit irréprochable, escarpins
vernis, ruban violet à la boutonnière, entre dans la salle.

Personne dans l'assistance ne le reconnaît, sauf Maria-Anna qui ne s'y
trompe pas une minute, à ce regard-là !

- Mathias, s'écrie-t-elle. Mathias ! Je l'aime !

Et elle s'écroule sous l'émotion.

El señor S. Cargo n'avait plus aucune objection à élever contre le mariage
des deux jeunes gens.

L'hymen eut bientôt lieu.

Et ils eurent tant d'enfants, tant d'enfants, qu'on renonça bientôt à les
compter !
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Notes : (1) Le cigare ne se récolte pas sur les arbres, ainsi que beaucoup
de personnes se l'imaginent à tort. C'est, au contraire, un produit
manufacturé dont la fabrication exige beaucoup d'astuce et de tact. (2) Des
personnes ignorantes pourront s'étonner de ce que des larmes assez
caustiques pour détruire le noir, puissent respecter le rose. Parce que, tas
de brutes, la coloration rose de la peau n'est pas due à un pigment, mais
bien au sang qu'on aperçoit par transparence.
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