Faits-divers et d'été
par
Alphonse ALLAIS
Une lettre reçue la semaine dernière de Chalon-sur-Saône
n'a pas laissé que
de me piquer au vif.
Mon grincheux correspondant me demande quousque tandem je le raserai
avec
mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité
dans les
aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m'est à
jamais rebelle.
Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux.
Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum venimeux
-
postale flèche du Parthe - dans lequel il ne me l'envoie pas
dire :
«Berner le lecteur est d'un art facile. Gageons, cher monsieur,
que vous ne
seriez pas foutu (sic) de tourner un simple fait-divers.»
À ce dernier reproche, dois-je l'avouer, mon sang n'a fait qu'un
tour (et
encore). J'ai trempé dans l'encre mon excellente plume de Tolède
et j'ai
rédigé, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire,
un petit lot de
faits-divers qui ne sont pas, je m'en flatte, dans une potiche.
Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une
épingle dans
la cour d'une banque, je ramasse tout, même les défis.
Voici mon petit essai :
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TEMPS PROBABLE POUR DEMAIN
Sec avec peut-être de la pluie. Température relativement
élevée, à moins
d'un abaissement thermométrique.
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L'ACCIDENT DE LA RUE QUINCAMPOIX
Un jeune ouvrier menuisier, le nommé Edmond Q...., âgé
de 48 ans, était
occupé à remettre des ardoises à la toiture de
la maison sise au 328 de la
rue Mazagran, lorsqu'à la suite d'un étourdissement,
il fut précipité dans
le vide.
L'accident avait amassé une foule considérable et ce ne
fut qu'un cri
d'horreur dans toute l'assistance.
On s'attendait à voir l'infortuné s'abattre sur le pavé
quand, en passant
devant la fenêtre du premier étage, quelle ne fut pas
la surprise de la
foule en constatant que l'ouvrier, sollicité par les oeillades
d'une femme
de mauvaise vie qui s'y trouvait, et comme il en pullule dans ce quartier,
s'arrêta dans sa chute et pénétra par la fenêtre
dans la chambre de la
prostituée.
Les médecins refusent de se prononcer sur son état avant
une huitaine de
jours.
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LES NOUVEAUX WAGONS DE LA COMPAGNIE DE L'OUEST
Un bon point à la Compagnie de l'Ouest. On vient de mettre en
circulation
les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur laquelle
se
trouve inscrit le mot Priseurs, indique la destination de ces voitures.
Il sera donc interdit désormais de priser dans d'autres compartiments
que
ceux réservés ad hoc.
À partir du 1er juillet, tous les wagons de première classe
seront munis de
glaçouillottes qui ne sont autres que les bouillottes dans lesquelles
l'eau
chaude est remplacée par de la glace.
Il est à souhaiter que pareille mesure s'applique aux deuxièmes
classes et
mêmes aux troisièmes.
Terminons par une bonne nouvelle.
La Compagnie de l'Ouest vient enfin de donner satisfaction aux incessantes
réclamations des mécaniciens.
L'hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront
chauffées.
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ENCORE DES BICYCLETTES
M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers
et les
innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer
à
réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent
un
véritable danger public.
Encore, hier matin, une bicyclette s'est échappée de son
hangar et a
parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et
semant la
terreur sur son passage.
Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et
de la rue Lepic,
quand un brave agent l'abattit d'une balle dans la pédale gauche.
L'autopsie a démontré qu'elle était atteinte de rage.
Une voiture à bras qu'elle avait mordue a été immédiatement
conduite à
l'Institut Pasteur.
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OÙ LA FALSIFICATION VA-T-ELLE SE NICHER !
On vient d'arrêter et d'envoyer au Dépôt un charbonnier,
le nommé Gandillot,
qui avait trouvé un excellent truc pour faire fortune aux dépens
de la
bourse et de la santé de ses clients.
Cet honnête industriel livrait à ses pratiques, au lieu
de l'eau qu'on lui
demandait, un petit vin blanc de son pays qu'il achetait à vil
prix.
La fraude n'a pas tardé à être découverte,
grâce à l'indisposition d'une
vieille dame d'origine polonaise, la veuve Mazur K...., rentière,
qui envoya
au laboratoire municipal le liquide douteux.
Le brave Auvergnat aura à rendre compte à la justice de
son ingénieuse
combinaison.
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BAISSE ACCIDENTELLE DE LA SEINE
Un accident étrange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter
la
perturbation chez tous les riverains de la Seine.
Un énorme chaland, chargé de papier buvard, est venu heurter
une des piles
du Pont Royal. Une voie d'eau se déclara, et le bâtiment
coula
immédiatement.
Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientôt toute
l'eau
ambiante et il s'ensuivit un abaissement de 1m20 dans l'étiage
du fleuve.
Les pompiers du poste de la rue Blanche, mandés sur-le-champ,
arrivèrent et
se mirent en devoir de rétablir les choses en leur état.
Après six heures de travail acharné, la Seine avait repris
son niveau
normal.
Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zèle, ne manquèrent
pas de
causer force dégâts.
Signalons notamment l'établissement de bains froids Deligny,
qui a été
littéralement inondé.
Un peu moins de zèle, que diable !
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Eh bien ! mon vieux Chalonnais, suis-je foutu (sic) de tourner un
fait-divers, oui ou non ?
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