L'inespéré bonne fortune
par
Alphonse ALLAIS
Il m'est arrivé, voici peu de jours, une fort piquante aventure
dont je vais
avoir l'avantage de mettre mon élégante clientèle
au courant.
Il n'était pas loin de six heures, je sortais du Palais où
la plaidoirie de
mon avocat m'avait si cruellement altéré que je constatai
l'urgence d'entrer
à la brasserie Dreher et d'y boire un de ces bokcs dont elle
a seule le
secret.
J'étais installé depuis deux minutes quand je me sentis
curieusement observé
par un grand jeune homme pâle et triste, en face de moi.
Bientôt ce personnage se leva, se dirigea vers moi, et fort poliment :
- Vous plairait-il de m'accorder quelques instants de bienveillante
attention ?
- Volontiers, acquiesçai-je.
- Vous me faites l'effet, monsieur, d'un pour qui rien de ce qui est
humain
ne demeure étranger.
- Je suis cet un.
- Je l'avais deviné... Alors, vous allez compatir. Voici la chose
dépouillée
de tout vain artifice : je suis éperdument amoureux d'une jeune
fille qui
passe tous les soirs vers six heures et demie place du Châtelet.
Une
incoercible timidité m'en prohibe l'abord, et cependant je me
suis juré de
lui causer ce soir, comme dit M. Francisque Sarcey dans son ignorance
de la
langue française.
- Si vous dites un mot de travers, comme dit Chincholle, sur M. Sarcey,
je
me retire !
- Restez... Alors, j'ai imaginé, pour la conquête de la
jeune personne en
question, un truc vaudevillard et vieux comme le monde, mais qui pourrait
d'autant mieux réussir.
- Parlez !
- Quand la jeune fille poindra à l'horizon du boulevard de Sébastopol,
je
vous la désignerai discrètement ; vous lui emboîterez
le pas, vous lui
conterez les mille coutumières et stupides fadaises... À
un moment, vous
serez insolent... La jeune vierge se rebiffera... C'est alors que
j'interviendrai. «Monsieur, m'indignerai-je, je vous prie de
laisser
mademoiselle tranquille, etc. !» Le reste ira tout seul.
- Bien imaginé.
- Vous vous retirerez plein d'une confusion apparente. Demain, je vous
raconterai le reste, si vous voulez bien me permettre de vous offrir
à
déjeuner, ici même, sur le coup de midi.
- Entendu.
- Chut !... la voilà !
Elle était en effet très bien, la jeune personne, véritablement très bien.
Une sorte de Cléo de Mérode, avec à la fois plus
de candeur et de
distinction.
Fidèle au programme, je l'accompagnai : Mademoiselle, écoutez-moi
donc ! et
tout ce qui s'ensuit.
Elle ne répondit rien.
Je devins pressant.
Egal mutisme.
Impatienté, je frisai la goujaterie.
Je n'y gagnai qu'à la faire croître en beauté, en candeur, en distinction.
C'est alors que le jeune homme pâle et triste crut devoir intervenir :
- Monsieur, je vous prie de laisser cette jeune fille en paix !
La demoiselle détourna la tête, s'empourpra de colère,
et d'une voix enrouée
et faubourienne :
- Eh ben quoi ! cria-t-elle. Il est malade, çui-là ! Qui qui lui prend ?
S'adressant à moi :
- Monsieur, f...ez-lui donc sur la gueule pour y apprendre à
se mêler de ce
qui le regarde ! En voilà un veau !
J'hésitais à frapper.
- F...ez-lui donc sur la gueule, que je vous dis, à c'daim-là
!... Vous
n'êtes donc pas un homme ?
Ma foi, un peu piqué dans mon amour-propre, j'obéis.
Je décochai au jeune homme pâle et triste un formidable
coup de poing, qu'il
para fort habilement d'ailleurs avec son oeil gauche.
Une heure après cet incident, la délicieuse enfant, véritable
vierge de
Vermicelli (1), m'amenait en sa chambrette du boulevard Arago et me
prodiguait ses plus intimes caresses.
Le lendemain à midi, exact au rendez-vous du jeune homme pâle
et triste, je
me trouvai chez Dreher.
Lui n'y vint pas.
Mesquine rancune ? Simple oubli ?
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Note : (1) Vermicelli, célèbre peintre italien qui florissait
à
Gennevilliers vers la fin du XIXe siècle.
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