La bonne fille
par
Alphonse ALLAIS
Ils habitaient tous les deux, elle et son père, une sorte de
petite masure
juchée tout en haut de la falaise. L'aspect de cette demeure
n'éveillait
aucune idée d'opulence, mais pourtant on devinait que ceux qui
habitaient là
n'étaient pas les premiers venus.
Nous sûmes bientôt par les gens du pays l'histoire approximative
de ces deux
personnes.
Le père, un gros vieux débraillé, à longs
favoris mal entretenus, ancien
médecin de marine, mangeait là sa maigre retraite en
compagnie de sa fille,
une fille qu'il avait eue quelque part dans les parages des pays chauds,
au
hasard de ses amours créoles.
Il faisait un peu de clientèle, pas beaucoup, car les paysans
se défiaient
d'un docteur qui restait dans une petite maison couverte de tuiles
et tout
enclématisée, comme une cabane de douanier.
Pour une fille naturelle, la fille était surnaturellement jolie,
belle, et
même très gentille.
Aussi, au premier bain qu'elle prit, quand on la vit sortir de l'eau,
la
splendeur de son torse, moulé dans la flanelle ruisselante ;
quand, la gorge
renversée, elle dénoua la forêt noire de ses cheveux
mouillés qui
dégringolèrent jusque très bas, ce ne fut qu'un
cri parmi les plagiaires (1)
:
- Mâtin !... La belle fille !...
Quelques-uns murmurèrent seulement : «Mâtin !»
D'autres enfin ne dirent rien, mais ils n'en pincèrent pas moins
pour la
belle fille.
Et ce spectacle se renouvela chaque jour à l'heure du bain.
Toutes les dames trouvaient que cette jeune fille n'avait pas l'air
de
grand-chose de propre ; mais tous les hommes, sauf moi, en étaient
tombés
amoureux comme des brutes.
Un matin, mon ami Jack Footer, poète anglais vigoureux et flegmatique,
vint
me trouver dans ma chambre et me dit, en ce français dont il
a seul le
secret :
- Cette fille, mon cher garçon, m'excite à un degré
que nul verbe humain ne
saurait exprimer... J'ai conçu l'ardent désir de la posséder
à brève
échéance... Que m'avisez-vous d'agir ?
- Ne vous gênez donc pas !
- C'est bien ce que je pensais. Merci.
Et le lendemain, je rencontrai Footer, radieux.
- Puis-je faire fond sur votre discrétion ? dit-il.
- Auprès de moi, feu Sépulchre était un intarissable babillard.
- Eh bien ! Carmen, car c'est Carmen qui est son nom chrétien,
Carmen s'est
abandonnée à mes plus formelles caresses.
- Ah !... Comme ça ?
- Oui, mon cher garçon, comme ça ! Elle n'a mis qu'une
condition. Drôle de
fille ! Au moment suprême, elle m'a demandé : «Êtes-vous
pour encore
longtemps sur ce littoral ? - Jusque fin octobre, ai-je répondu.
- Eh bien !
promettez-moi, si vous tombez malade ici, de vous faire soigner par
mon père
; c'est un très bon médecin». J'ai promis ce qu'elle
a voulu. Drôle de
fille!
La semaine suivante, je me trouvais à la buvette de la plage
quand advint
Footer ?
- Un verre de pale ale, Footer ?
- Merci, pas de pale ale... Ce tavernier du diable aura changé
de
fournisseur, car son pale ale de maintenant ressemble à l'urine
de
phacochère plutôt qu'à une honnête cervoise
quelconque.
En disant ces mots, Footer avait rougi imperceptiblement.
Je pensai : «Toi, mon vieux !...», mais je gardai ma réflexion pour moi.
- Et Carmen ? fis-je tout bas.
- Carmen est une jolie fille qui aime beaucoup son père.
Quelques amis, des peintres, entrèrent à ce moment et
je n'insistai pas,
mais fatalement la conversation tomba sur la damnante Carmen.
Footer ne parla avec un enthousiasme débordant et, comme un jeune
homme
évoquait à cette occasion le souvenir de la Femme de
feu de Belot, Footer
l'interrompit brutalement :
- Taisez-vous, avec votre Belot ! La Femme de feu de ce littérateur
n'est,
auprès de Carmen, qu'un pâle iceberg.
A ce mot, le jeune homme eut des yeux terriblement luisants.
C'était l'heure du déjeuner. Nous sortîmes tous,
laissant Footer et le jeune
homme.
Que se dirent-ils ? Je ne veux pas le savoir ; mais, le lendemain, je
rencontrai le jeune homme radieux.
- Ah ! ah ! mon gaillard, je sais d'où vous vient cet air guilleret.
Avec une louable discrétion, il se défendit d'abord, mais avoua bientôt.
- Quelle drôle de fille ! ajouta-t-il. Elle n'a mis qu'une condition,
c'est
que si je tombe malade ici, je m'adresserai à son père
pour me soigner.
Drôle de fille !
Il faut croire que cette petite scène s'est renouvelée
à de fréquents
intervalles, car le docteur, que j'ai rencontré ce matin, est
vêtu d'une
redingote insolemment neuve et d'un chapeau luisant jusqu'à
l'aveuglement.
- Eh bien, docteur, les affaires ?
- Je n'ai pas à me plaindre, je n'ai pas à me plaindre.
J'ai eu depuis
quelque temps une véritable avalanche de clients, des jeunes,
des mûrs, des
vieux... Ah ! si je n'étais tenu par la discrétion professionnelle,
j'en
aurais de belles à vous conter !
---------------------------------------------
Note : (1) Gens qui stationnent sur la place (note de l'auteur).
---------------------------------------------